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Sans présager de l'avenir, 2020 restera à coup sûr une année remarquable du 21e siècle. Remarquable mais dans le mauvais sens du terme avec l'arrivée d'une pandémie qui bouleverse le monde entier et dont personne ne sait dire quand celle-ci prendra fin.

Mais Comao n'a pas vocation à donner un avis de plus sur ce genre d'évènement. Ce site ne parle que d'aviation militaire, et pour revenir à 2020, cette année semble bien être pour les forces aériennes américaines un mauvais cru. En effet avec le dernier crash d'un F-16 de l'ANG du Wisconsin survenu à la mi-décembre 2020, l'aviation américaine comptabilise déjà au moins la perte de 12 machines. Alors, la faute à pas de chance, série noire, ou le signe de maux plus profonds  ?


Des machines au tapis

En préambule il faut bien garder à l'esprit que les forces aériennes américaines (USAF, USN, USMC, US Army), mettent en œuvre un nombre de machines considérables (plus de 2000 avions de combat rien que pour l'US Air Force), et que les taux d'attritions actuelles sont faibles et sans commune mesure avec les chiffres d'il y a quelques dizaines d'années. Malgré tout, 2020 se situe dans une moyenne plutôt haute comparée aux années précédentes. En ne tenant pas compte des accidents sur des théâtres d'opérations, les forces américaines ont enregistré les accidents suivants  :

  1. 25 janvier  : un MH-60S  de l'US Navy s'abîme en mer des Philippines. L'équipage est indemne.

  2. 15 mai  : un F-22A du 43rd FS s'écrase au-dessus d'un des ranges d'Eglin AFB. Le pilote s'éjecte avec succès.

  3. 19 mai  : un F-35A s'écrase durant un atterrissage de nuit à Eglin. Le pilote parvient à correctement s'éjecter.

  4. 15 juin  : un F-15C du 48th FW de Lakenheath AB disparaît en mer du Nord, son pilote étant tué.

  5. 18 juin  : un F/A-18F Super Hornet de la VFA-154 déployé sur l'USS Roosevelt s'écrase en mer des Philippines, les deux pilotes sont sains et saufs.

  6. 30 juin  : un F-16C du 20th FW s'écrase à l'atterrissage à Shaw AFB tuant son pilote

  7. 13 juillet  : un F-16 du 49th FW s'écrase à l'atterrissage sur la base d'Holloman AFB. Le pilote est traité pour quelques blessures mineures suite à son éjection.

  8. 31 aout  : un E-2C Hawkeye de la VAW120 stationné à NAS Norfolk s'écrase près de Wallops Island. L'ensemble de l'équipage arrive à quitter sans dommage l'avion.

  9. 29 septembre  : au-dessus de Salton au nord de MCAS Yuma, lors d'un ravitaillement en vol un F-35B des Marines percute un KC-130J lui aussi de l'USMC. Le F-35B s'écrase, tandis que le Hercules se pose en catastrophe dans un champ avec deux moteurs en moins. Aucune victime n'est à déplorer.

  10. 20 octobre. Un F/A18E de la VFA-14 parti de NAS Leemore s'écrase dans le désert à l'Ouest de China Lake. Le pilote s'éjecte sans rencontrer de problème.

  11. 23 octobre  : un T-6B de l'US Navy en provenance de NAS Pensacolla s'écrase sur les côtes d'Alabama tuant son équipage féminin, un instructeur de l'US Navy et un élève pilote des US Coast Guard

  12. 8 décembre  : un F-16 du 115th FW s'écrase dans le Michigan tuant son pilote.

De multiples raisons

Même si ces accidents impliquent différentes machines, 'ils ont évidemment des causes différentes, et n'ont pas tous la même issue, il faut quand même rappeler quelques faits qui peuvent un peu éclairer la situation.

Tout d'abord depuis quelques années les forces aériennes américaines peinent à recruter des équipages en nombre suffisants. L'USAF explique que ses besoins en navigants ne sont satisfaits qu'à un peu plus de 90%, quand dans le même temps l'US Navy avoue qu'il lui manque 90 pilotes de combat, l'USMC qui ne communique pas de chiffres concède qu'elle fait face au même problème que l'Air Force et la Navy. Les causes sont multiples, elles vont du manque de confiance en la sécurité des appareils, à de très (trop?) nombreux et longs déploiements à l'étranger, à une raison plus prosaïque qui est la faible attractivité salariale. D'autre part, quand bien même elles le voudraient, les forces américaines ne peuvent recruter en masse, en effet un rapport qui avait fait récemment du bruit, a pointé le fait que plus de 70% des jeunes américains sont inaptes à intégrer l'armée.

Après le facteur humain, il faut parler d'un problème qui devient de plus en plus prégnant, celui de l'âge moyen des avions en services aux Etats-Unis. La flotte de combat de l'USAF a en moyenne 29 ans avec bien sûr de fortes disparités, cela va de 3 ans pour le F-35 à 36 ans pour le A-10, en passant par 30 ans pour la flotte de F-16 qui est majoritaire au sein de l'USAF.

Enfin, même en étant le pays le plus riche du monde et en consacrant plus de 740 milliards de $ à son budget de la défense chaque année (38Md€ pour la France), les Etats-Unis engloutissent une partie non négligeable (+10%) de ce budget au profit des opérations extérieures. Ces dotations se font partiellement au détriment de l'entraînement...

Rapports de deux accidents

Récemment l'US Air Force a mis en ligne deux rapports d'accidents qui se sont déroulés en 2020. Ceux-ci permettent de mettre en évidence une multitude de raisons qui ont conduit à l’irréparable.

F-35A crashé le 19 mai 2020 à Eglin AFB

A l'issue d'un vol de nuit, un pilote se présente à Eglin AFB pour un atterrissage, il se pose beaucoup plus vite (200kts) que la vitesse préconisée (150kts), son avion rebondi violemment, et devient rapidement incontrôlable, forçant son pilote à s'éjecter avec succès. Le F-35A est complètement détruit.

Le rapport fait tout d'abord apparaître que cet ancien pilote de F-15E qui est instructeur sur Lightning II, ne possède que 137 heures sur la machine et depuis qu'il est qualifié instructeur n'a volé que 53 heures en un peu plus de 9 mois, et seulement 11 heures au cours des deux derniers mois. Avant de partir le pilote n'a pas contrôler l'alignement de son  casque Helmet Mounted Display (HMD), et cet affichage mal calibré va générer de fortes gênes lors de l'atterrissage et perturber le pilote dans sa manœuvre. D'autre part le pilote se pose avec un système de contrôle engagé ce qui est interdit dans la procédure. Enfin l'homme aux commandes ne se présente pas dans les meilleures conditions pour cette mission, car il a mal dormi la veille en attente d'un résultat Covid. Mais à sa décharge d'autres faits extérieurs peuvent entrer en ligne de compte dans cet accident. Tout d'abord l'instructeur qui doit participer à une mission de 4 machines est censé faire partie des Red Air à savoir ceux qui doivent perturber la mission des forces bleues, traditionnellement un rôle pour lequel la charge de travail et le briefing ne sont pas compliqués. Or au dernier moment, il est retaské et devient Blue Air au profit de l'élève, ce qui implique une charge de travail complètement différente qu'il doit gérer dans l'urgence.

D'autre part lors du rebond de l'avion sur la piste les actions appliquées aux commandes par celui-ci ne sont pas celles qu'il met en œuvre au simulateur. Enfin il est partagé au sein de la communauté F-35 que le système d'alimentation en oxygène est bien différent de celui des  machines d'anciennes générations et qu'il génère une plus grande fatigue et une dégradation des fonctions cognitive des équipages.

F-16CM crashé le 30 juin 2020 à Shaw AFB

Cet accident survenu de nuit sur la grande base de Caroline du Sud impliqua un jeune pilote en formation qui malheureusement se tua. A l'issue d'une approche manquée, le pilote percuta la rampe lumineuse avec son train gauche, après une remise des gaz il tenta un nouvel atterrissage durant lequel il perdit le contrôle de son F-16 et décéda malgré une éjection.

A la lecture du rapport d’enquête il apparaît que la collision avec la rampe lumineuse n'est que la conséquence de nombreuses défaillances à différents niveaux, et pire, l'issue fatale aurait pu être évitée...

Le pilote en transformation au sein du 77th FS  du 20th FW possède déjà presque 100 heures de vol sur Fighting Falcon, mais en revanche au moment du crash il n'a volé qu'un peu moins de 15 heures au cours des derniers 90 jours (et seulement 2 heures lors d'une séquence de 30 jours). Une météo défavorable et l'impact du COVID 19 sont les raisons principales de cette faible activité aérienne.

Le soir du vol il est ailier au sein d'une cellule de quatre F-16. Cette mission comprend un ravitaillement en vol. Malheureusement après plus de 10 minutes de tentatives infructueuses, il s'avère incapable de réaliser ce ravitaillement. Sauf que ce ravitaillement de nuit est le premier pour ce pilote, une pratique formellement interdite par l'Air Force si elle n'est pas effectuée sur une machine biplace avec un instructeur en place arrière. L'échec du ravitaillement conduit à l'annulation de la mission pour les 4 avions. Malgré les paroles réconfortantes de son leader, le jeune semble très affecté par cet échec et répète plusieurs fois à la radio qu'il n'a pas d'excuse. Ceci perturbe fortement sa concentration pour la suite du vol, et le conduit à manquer son approche et à percuter la rampe lumineuse. Lockheed a mis disposition des utilisateurs de F-16 de l'USAF une hotline accessible en permanence, permettant d'offrir une assistance technique en cas d'incident aérien, mais le superviseur de ce vol qui connaît son existence choisit de ne pas faire appel à elle. Le F-16 a une jambe de train cassée et une fuite hydraulique. L'officier considère qu'il n'y a que deux possibilités qui s'offrent à eux, soit une éjection contrôlée, soit un atterrissage en utilisant le câble d'arrêt, il choisit rapidement la seconde. La hotline Lockheed aurait confirmé qu'en l'état l'éjection était l'unique solution à appliquer.

Le jeune pilote se présente donc pour sa seconde approche, il ne parvient pas à accrocher le câble d'arrêt et sans son train gauche l'avion fait une embardée à gauche pour quitter la piste, le pilote décide donc de s'éjecter. Malheureusement son siège ACE II connait un dysfonctionnement et le parachute ne se détache pas du siège en lui-même. Ce problème connu pouvait être résolu par le pilote (ce qui était déjà arrivé par le passé) mais dans ce cas il fallait être bien plus haut pour avoir la quinzaine de secondes nécessaires à la réalisation des actions vitales  !


Reprendre le contrôle

Il semble que les forces américaines aient pris conscience du problème. Ces derniers mois la publication de plusieurs rapports ont pointé avec acuité un certain nombre de dysfonctionnements. Dans le désordre, ces rapports expliquent l'augmentation du  nombre d'accidents par un nombre d'heures de vols insuffisant pour les navigants, une trop grande charge de travail pour les mécaniciens, des règles de sécurité pas priorisées, des données mal collectées, un manque de moyens et enfin un tempo opérationnel trop élevé. Nul doute qu'en ayant dressé un tel état clinique de la situation, les Etats-Unis sauront apporter les actions correctrices nécessaires pour leur permettre de revenir sur le chemin de la sécurité des vols. Et plus cyniquement, avec la crise Covid qui impacte et impactera durablement le secteur de l'aérien, il y a de fortes chances que durant quelques années les forces aériennes américaines offrent des carrières plus attractives que celles du secteur civil et soient ainsi en mesure de choisir de meilleurs profils.